Publié le: 10 février 2017

Subprime, bulles et école autrichienne

L’invitĂ© du mois

A l’inverse de Keynes, les Ă©conomistes de l’école d’économie autrichienne voient dans les manipulations monĂ©taires la cause des cycles Ă©conomiques. Loin d’ĂȘtre inhĂ©rents Ă  nos systĂšmes dits capitalistes, ils sont la consĂ©quence d’un trop grand laxisme dans la crĂ©ation de monnaie. Selon eux, un excĂšs de monnaie – créé en multipliant les crĂ©dits offerts – va financer des projets d’investissement qui ne pourront pas tous ĂȘtre terminĂ©s, faute de ressources rĂ©elles. Au fur et Ă  mesure que les acteurs vont s’en rendre compte, ils vont dans un premier temps chercher par tous les moyens des ressources pour finir leurs projets. Faute de les trouver, ils devront mettre la clĂ© sous la porte. Ils se verront donc dans l’incapacitĂ© de rembourser les emprunts qui leur ont permis de se lancer dans ces aventures, menaçant ainsi la solvabilitĂ© des banques qui leur ont fait ces prĂȘts. La faillite d’un entrepreneur n’est pas un ‹drame majeur pour la collectivitĂ© dans son ensemble. Elle peut ĂȘtre gĂ©rĂ©e assez facilement, en accompagnant l’entrepreneur ‹concernĂ©, ses salariĂ©s et ses crĂ©anciers.

En revanche, le problĂšme est dĂ» au fait qu’il arrive qu’un trĂšs grand nom­bre d’entrepreneurs fassent faillite au mĂȘme moment. Il n’est plus question de la faillite d’un seul entrepreneur, mais d’un grand nombre d’entre eux qui font ensemble des «malinvestissements». L’ampleur des erreurs ainsi commises rend impossible un atterrissage en douceur. Le problĂšme vient de ce que la crĂ©ation monĂ©taire, qui s’exprime Ă  travers une politique gĂ©nĂ©reuse de crĂ©dit, suscite de vĂ©ritable «cycles d’erreurs». Elle trompe de nombreux acteurs, leur permettant de se lancer dans des projets qui se rĂ©vĂ©leront impossibles Ă  terminer. Donc gĂ©nĂ©rateurs de pertes.

Car ces nouveaux crĂ©dits Ă©mis de façon excessive trouveront acquĂ©reur Ă  des taux d’intĂ©rĂȘt artificiellement bas. Or les taux d’intĂ©rĂȘt sont une rĂ©fĂ©rence pour Ă©valuer la profitabilitĂ© d’un projet. Lorsqu’on les manipule, on brouille la vision de l’entrepreneur et sa capacitĂ© Ă  anticiper correctement ses profits et ses pertes potentiels. Le calcul Ă©conomique, dont nous avons vu qu’il Ă©tait nĂ©cessaire Ă  un dĂ©veloppement rationnel et durable, s’en trouve faussĂ©. Sur un marchĂ© libre, les taux d’intĂ©rĂȘt rĂ©sultent de la prĂ©fĂ©rence temporelle des individus pour le prĂ©sent. Vous comme moi prĂ©fĂ©rons bĂ©nĂ©ficier immĂ©diatement des services d’un bien plutĂŽt que de devoir en profiter plus tard. Il est ainsi prĂ©fĂ©rable d’avoir 100 francs aujourd’hui plutĂŽt que demain. Pour se sĂ©parer de l’usage de ces 100 francs aujourd’hui, il faut espĂ©rer en avoir non pas 100 demain mais, par exemple, 105. Dans un tel cas, le taux d’intĂ©rĂȘt est de 5%. Ce taux reflĂšte la prĂ©fĂ©rence pour le prĂ©sent. Plus ce taux est Ă©levĂ©, plus la prĂ©fĂ©rence pour le prĂ©sent est forte, et plus il est faible, plus la prĂ©fĂ©rence pour le prĂ©sent est rĂ©duite.

Les taux d’intĂ©rĂȘt sont donc normalement des prix supposĂ©s reflĂ©ter la quantitĂ© d’épargne que les individus sont prĂȘts Ă  mettre Ă  la disposition d’investisseurs, leur permettant ainsi de mener Ă  bien leurs projets. Quand on manipule Ă  la baisse ces taux, on laisse penser qu’il existe un stock d’épargne plus important et surtout que la volontĂ© de consommer est moindre que ce qu’elle n’est en rĂ©alitĂ©. Ce point est fondamental pour comprendre que tous les projets lancĂ©s sur la base de taux d’intĂ©rĂȘt faussĂ©s ne pourront pas ĂȘtre menĂ©s Ă  bien.

En effet, la pression Ă  la baisse des taux d’intĂ©rĂȘt va inciter des entrepreneurs Ă  se lancer dans des projets de durĂ©e de plus en plus longue, puisque les taux en vigueur indiquent – du moins sur le papier – qu’il est maintenant rentable de les lancer. Or, des projets de plus longue durĂ©e, c’est-Ă -dire plus capitalistiques, nĂ©cessitent une immobilisation plus longue de nombreuses ressources, dont il va falloir s’assurer la disponibilitĂ© pendant tout le processus de production.

Or c’est justement lĂ  que les choses s’enveniment. En effet, puisque ‹la prĂ©fĂ©rence pour le prĂ©sent des in­dividus n’a pas changĂ©, aucune ressource rĂ©elle n’a Ă©tĂ© libĂ©rĂ©e des processus de production visant la consommation immĂ©diate oĂč la demande reste inchangĂ©e. Par consĂ©quent, pour obtenir les ressources en travail, ‹matiĂšres premiĂšres, etc., indispensables ‹à la rĂ©alisation de ces projets plus capitalistiques, il va devenir nĂ©cessaire d’enchĂ©rir ‹sur le prix des biens en question, ce qui alimente des bulles sur les marchĂ©s concernĂ©s. Ce faisant, la marge de profitabilitĂ© des projets va ­diminuer par rapport aux projets qui satisfont plus rapidement les besoins des consommateurs.

Ce renchĂ©rissement du prix des matiĂšres premiĂšres va aussi susciter des besoins de liquiditĂ©s supplĂ©mentaires au­prĂšs des banques. Si celles-ci sentent leur solvabilitĂ© menacĂ©e, elles peuvent dĂ©cider de ne plus octroyer de nouveaux crĂ©dits provoquant ainsi la faillite des entrepreneurs en question. C’est d’autant plus probable que le renchĂ©risse­ment des prix peut ĂȘtre Ă  l’origine de tensions Ă  la hausse du niveau gĂ©nĂ©ral des prix. Ce qui Ă  son tour incite les banques centrales Ă  remonter leurs taux directeurs, rendant le refinancement des banques commerciales plus difficile. C’est alors que la bulle Ă©clate avec fracas et en­traĂźne l’arrĂȘt de nombre de projets, la fail­lite en cascade d’entreprises et l’augmentation du taux de chĂŽmage. Ces phĂ©nomĂšnes sont la preuve que de nombreux «malinvestissements» ont Ă©tĂ© produits. Ils montrent aussi que des ajustements au sein de la structure de production sont nĂ©cessaires.

La spĂ©cificitĂ© de l’école d’économie autrichienne est ainsi de montrer les effets de la crĂ©ation monĂ©taire sur la structure de production, Ă  savoir qu’elle est augmentĂ©e de façon artificielle et insoutenable et doit ĂȘtre diminuĂ©e pour se rĂ©adapter aux prĂ©fé­rences des consommateurs. La crise des subprimes me semble ĂȘtre le parfait exemple du cycle Ă©conomique. Plus encore, on ne peut vraiment pas accuser cette crise d’ĂȘtre le symbole d’un capitalisme dĂ©bridĂ©, quand on analyse les faits d’un peu plus prĂšs. Car que constate-t-on? Qu’elle est le pur produit de l’interventionnisme, et ce (1) dans le domaine monĂ©taire, avec une politique monĂ©taire accommodante de la part de la Fed, la monnaie rappelons-le restant un bien public; (2) dans le domaine bancaire, le Community Reinvestment Act visant Ă  favoriser les crĂ©dits auprĂšs des minoritĂ©s dĂ©favorisĂ©es; et enfin (3) dans le domaine foncier, l’explosion des prix s’étant concentrĂ©e lĂ  oĂč, dĂšs les annĂ©es 1970, les politiques dites de «dĂ©veloppement intelligent» ont limitĂ© l’usage du foncier. Le tout s’est accompagnĂ© d’un marchĂ© immobilier «distordu» oĂč des entitĂ©s que je qualifierais de faussement privĂ©es comme Fannie Mae et Freddie Mac ont permis et facilitĂ© l’accumulation de crĂ©dits de qualitĂ© de plus en plus faible.

Dans un tel contexte, ceux qui ont accusĂ© les fameuses dĂ©rĂ©glementations bancaires – qui ont effectivement permis aux quelques 9000 banques amĂ©ricaines de se dĂ©velopper sur l’ensemble du territoire plutĂŽt que de rester confinĂ©es Ă  des activitĂ©s dans leur Etat de crĂ©ation – ne voient que la toute petite partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg. Bien loin de la vision, trop souvent rĂ©pandue, d’un marchĂ© amĂ©ricain qui aurait souffert d’une dĂ©rĂ©glementation Ă  outrance, l’histoire mon­tre au contraire que les subprimes sont une coproduction des pouvoirs publics et d’acteurs privĂ©s chargĂ©s d’exĂ©cuter leurs souhaits.

Les opinions exprimĂ©es dans cette rubrique ­n’engagent que l’auteur.

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